L'agneau, nourriture symbolique
Article publié dans La Gazette du Patrimoine Maritime en Méditerranée, n° 52, février 2026
Les moutons sont descendants des mouflons orientaux. L'agneau, symbole du renouveau de la nature, de pureté et de douceur est lié à des rituels de purification et consommé à l'occasion de fêtes religieuses.
Le climat méditerranéen est bien adapté à l'élevage du mouton et les lieux d'origine des ovins sont voisins de ceux des bovins. L’agneau occupe une place symbolique centrale dans les cultures méditerranéennes et, principalement dans les trois religions du Livre. C'est un aliment important de la cuisine festive et religieuse des pays de la Méditerranée.
La domestication
On a longtemps cru que les moutons domestiques (ovis aries) étaient les descendants de mouflons aujourd'hui disparus, ancêtres des mouflons sauvages de Corse et de Sardaigne. En réalité, c'est l'inverse ! Les premiers mouflons de Corse et de Sardaigne sont des moutons domestiques réensauvagés au Néolithique. Buffon au 18e siècle, aurait également acclimaté des mouflons des îles méditerranéennes au Jardin des Plantes de Paris. Ils ont ensuite été dispersés dans les massifs montagneux de France, d'Allemagne et de Pologne. Des réintroductions de mouflons méditerranéens se sont poursuivies au 20e siècle, par exemple par le parc du Mercantour en 1970, dans une quinzaine de pays de la Méditerranée vers 1990 et en Corse en 2020 et 2021.
Les ancêtres des ovins sont des mouflons orientaux (Ovis orientalis) situés de l'Anatolie centrale au Caucase et au nord-ouest des monts Zagros en Iran. Ces mouflons sont encore présents, à l'état sauvage, dans ces régions. La domestication de ces mouflons aurait eu lieu il y a environ 10 000 ans, pendant la première vague de domestication néolithique, avec le porc, la chèvre et la vache.

Mouflon arménien
Comme pour les bovins, les races de moutons, très variées dans leur apparence et leurs couleurs, ont été sélectionnées par les humains en fonction de leurs besoins : races à viande, à laine ou élevées pour donner du lait. On retrouve des moutons pratiquement dans le monde entier.
L'agneau, nourriture symbolique
Les sacrifices d'animaux ont été de tout temps une des bases des cultes religieux : les dieux ne sont pas végétariens et semblent aimer le parfum des viandes grillées ! Dans l'Antiquité, l'agneau de printemps est associé au renouveau de la nature et à la victoire de la vie sur la mort. Son sacrifice apaise les dieux et favorise la fécondité du troupeau. Les dieux respirent la fumée de viande grillée pour se nourrir, la terre se nourrit du sang versé au moment de l'égorgement et les humains se partagent ensuite la viande.
L'agneau est à la fois modèle d'obéissance, de pureté et de douceur, victime et rédempteur. Il a l'avantage d'être plus économique que le bœuf tout en étant d'une valeur supérieure au simple poulet. C'est pourquoi, de l'Égypte au Levant, de la Grèce à Rome, l'agneau est très utilisé dans les cultes de fertilité, les cultes agraires, les rituels de purification ou en offrandes pour obtenir des faveurs divines.
L'agneau est aussi associé étroitement à la religion juive, puis à la religion chrétienne et à l'Islam, depuis le sacrifice d'Abraham (Bible : Genèse-22). Pour l'éprouver, Abraham reçut de Dieu l'ordre de sacrifier son fils, Isaac (nom pour les juifs et les chrétiens) / Ismaël (nom pour les musulmans), au lieu de sacrifier le traditionnel agneau. Docile et fidèle, Abraham accepta ce sacrifice. Un ange l'arrêta à la dernière minute et lui demanda de remplacer son fils par un bélier prisonnier d'un buisson. Puis Yahvé, voulant aider son peuple à sortir d'Égypte, demanda à Moïse de célébrer la fête de La Pâque (Pessa'h) en sacrifiant un agneau mâle d'un an ou un chevreau et en mangeant sa chair rôtie le soir de La Pâque, la veille de la dernière des plaies d'Égypte : le châtiment des premiers nés d'Égypte (Exode-12).
La religion chrétienne, dans le Nouveau Testament, a multiplié les symboles autour de l'agneau : parabole du berger et de son troupeau (symbole du pasteur dirigeant les fidèles dociles comme des agneaux), l'agneau égorgé (symbole à la fois du Juste souffrant et du sacrifice de Jésus mort pour racheter nos péchés). Jean-Baptiste a désigné Jésus comme l'Agneau de Dieu. Cette définition est reprise dans de nombreux rituels chrétiens. L'agnus dei ou Agneau de Dieu porte les péchés du monde et rappelle le sacrifice pascal. L'agnus dei est une prière présente dans la musique sacrée : de grands compositeurs comme Palestrina, Bach ou Poulenc l'ont mise en musique. L'iconographie médiévale représente régulièrement un agneau, seul ou lié à une croix, dans des sculptures, des tableaux ou des fresques.
Retable de Gand, l'agneau mystique (détail) de Jan et Hubert Van Eyck
En Islam, l'agneau est au centre des rituels de la fête du sacrifice ou Aïd-el-Adha (nom utilisé dans les pays arabophones hors Maghreb) ou Aïd-el-Kébir (nom utilisé dans les pays musulmans francophones), qui renvoie au sacrifice d'Abraham. Au Sénégal, cette fête s'appelle Tabaski. On égorge rituellement un mouton ou un agneau et la viande est partagée avec la famille élargie, les voisins et les pauvres des environs. C'est un symbole de solidarité sociale et de générosité.
Cuisiner l'agneau en Méditerranée
Les traditions religieuses des trois religions monothéistes incitent les fidèles à manger de l'agneau. Les dates de la Pessa'h, de Pâques et de l'Aïd el Kebir varient en fonction des calendriers lunaires.
Le séder, repas rituel de la Pâque juive, peut se célébrer actuellement sans agneau, contrairement aux périodes anciennes. Mais le sacrifice pascal est au moins rappelé par la présence d'un os d'agneau rôti (ou de poulet). Les musulmans célèbrent l'Aïd-el-Kébir en égorgeant un mouton. Les recettes varient selon les pays : méchoui d'un agneau ou mouton entier, gigot ou épaule rôtis au four, grillades, cuisine d'abats ou de tripes mijotés. L'abattage rituel du mouton est désormais réglementé en France, il doit être effectué dans des abattoirs agréés, mais certains défenseurs des animaux s'opposent à la mort par égorgement, jugée cruelle pour les animaux.
Le plat d'agneau pascal est traditionnellement, en France, un gigot rôti accompagné de flageolets ou de haricots verts. Rappelons que les haricots venant d'Amérique, il ne s'agit donc pas d'une tradition très ancienne.
En Europe du Sud, au Maghreb, en Grèce ou au Levant, l'agneau est présent dans les repas de fêtes. Cuit à la broche, en grillages, rôti, en tajine, en ragoûts, mijotés, assaisonnés aux herbes ou aux épices, l'agneau se déguste dans de multiples recettes en fonction des saisons et des régions.

Au Proche Orient comme en Asie, on rencontre des moutons à queue grasse : la graisse contenue dans leur queue était très utilisée dans la grande gastronomie arabe des 10e au 14e siècle et continue à l'être dans les pays du Levant, jusqu'en Asie centrale, dans les zones rurales. Mais, dans les régions urbaines, elle est souvent remplacée par les huiles végétales et l'huile d'olive, jugées plus diététiques.
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