Histoire d’eau
Article publié dans La Gazette du Patrimoine Maritime en Méditerranée, n° 26, Décembre 2023
L’eau est indispensable à la vie, elle fait partie des 4 éléments constitutifs de l’univers, selon les Anciens (air, terre, feu et eau). Notre corps humain est composé d'eau à 60%. Nous pouvons vivre plus de 30 ou 40 jours sans manger, si nous pouvons boire. Mais au bout de 3 jours sans boire, nous allons souffrir de déshydratation sévère puis tomber dans le coma et mourir rapidement, surtout s'il fait chaud.
L'eau qui purifie
L’eau est symbole de purification dans les rites religieux des religions du Livre et dans l’hindouisme : baptême chrétien, mikvé ou bain rituel des Juifs, wudhû et ghusi, petites et grandes ablutions rituelles des musulmans ou bains des pèlerins hindous dans le Gange.
Mikvé ou bain rituel médiéval de Montpellier
Dans l'Antiquité, Grecs et Romains allaient se laver aux thermes. Ce rituel était essentiel pour une bonne hygiène corporelle, importante à l'époque. Les thermes ont été remplacés, en Occident, par les bains publics et par les hammams dans le monde musulman. Le rôle des hammams est à mettre en lien avec le rituel des ablutions dans l'islam. En revanche, en Occident, le rituel du baptême n'a pas influencé notre hygiène corporelle. L'Eglise, au contraire, au fur et à mesure de son évolution au cours des siècles, s'est de plus en plus méfiée des bains publics, réputés lieux de débauche, où les gens se lavaient, nus, sans signe de pudeur.
L'eau qui lave
À partir de la Peste noire (1348), en Occident, on commence à se méfier de l’eau, réputée vecteur d’épidémies. Cette méfiance s’amplifie jusqu’au 17e siècle, époque où l’on évite de se laver à l’eau : l’eau chaude dilate les pores qui peuvent être réceptifs aux maladies ! Au 17e siècle, à la cour de Louis XIV, on privilégie la toilette sèche, sans eau : on se parfume abondamment pour cacher les fortes odeurs corporelles et on s'essuie le corps avec un linge parfumé. Depuis le Moyen Age, on se lave habituellement dans sa chambre et la salle de bains est un luxe des hôtels particuliers au 19e siècle. Elle ne se démocratise vraiment qu'après la seconde guerre mondiale. Mais, en 1954, seulement la moitié des logements français a l’eau courante.
Au 19e siècle, on découvre l’existence des virus et bactéries pour expliquer l’origine des épidémies et de la pollution des eaux. La doctrine hygiéniste veut lutter contre les grandes épidémies ou les maladies comme la tuberculose par la prophylaxie. L'adduction d’eau systématique, les réseaux d’égouts, le traitement des eaux de consommation et des eaux usées, de meilleures règles d’hygiène sont un héritage de cet hygiénisme.
L'eau pour boire
Dès le Néolithique, l’eau est en concurrence avec d’autres boissons : le vin, la bière. Entre Turquie, Géorgie et Iran, on commence à cultiver la vigne à partir d’environ 6000 ans av. J.C. et l’archéologie moléculaire a permis de trouver des traces de résidus de vin dans des jarres sur plusieurs sites archéologiques : en Géorgie à Shoulaveri-Gora (VIe millénaire), en Iran, sites de Hajji Firuz Tepe (vers 5400-5000 av. J.C.) ou de Godin Tepe (vers 3500 à 3100 av. J.C.). La viticulture s’est développée ensuite dans tout le bassin méditerranéen puis jusqu’en Angleterre, en Allemagne et en Hongrie.
La bière a été inventée à la même époque : bière de riz en Chine (site de Jiahu vers 6600-6200 av. J.C.) ou bière d’orge en Iran (Godin Tepe) ou en Haute-Egypte (Hierakonpolis à la même époque). La production de bière s’est particulièrement concentrée en dehors des régions viticoles.
Dans l’Antiquité, boire du vin ou de la bière est signe de civilisation : l’eau est la boisson des "sauvages", comme l’indique clairement, dès le 18e siècle av. J.C., l'épopée de Gilgamesh en Mésopotamie. Enkidu, avant de devenir ami du roi d’Uruk Gilgamesh, est un berger sauvage qui vit dans la nature et boit l’eau des ruisseaux, en compagnie de ses bêtes. Il devient civilisé et citadin quand il rencontre une prostituée qui couche avec lui, l’habille, lui fait manger du pain et boire de la bière !
Les médecins de l’Antiquité comme ceux de la période médiévale (y compris les médecins musulmans) se méfient de l'eau et lui préfèrent le vin, jugé plus sain et nourrissant.. Mais ils déconseillent de boire du vin pur pour éviter l’ivresse et préfèrent l’association eau (froide et humide) et vin (chaud et sec), qui aboutit à l’équilibre, une des bases de la médecine hippocratique. Le médecin grec Galien estime par exemple que le vin est déconseillé aux enfants et recommandé aux vieillards, mais qu’il vaut mieux boire de l’eau si on a un tempérament trop chaud. Et comme les femmes sont de nature humide et froide comme l’eau, il est préférable pour elles de boire du vin pur !
Au 19e siècle, bien que la médecine s’inquiète de la montée de l’alcoolisme chez les ouvriers pauvres, issus de l’exode rural causé par la révolution industrielle (voir l’Assommoir de Zola), dans les pays de tradition viticole, le vin est toujours considéré comme une boisson nutritive. Pasteur expliquait que le vin est la plus saine et la plus hygiénique des boissons, si bien qu’on donnera du vin aux enfants dans les cantines jusque dans les années 1950, avant que Mendès France le remplace en 1954 par un verre de lait et interdise vin, cidre et bière dans les écoles pour les enfants de moins de 14 ans en 1956 ! L’eau ne deviendra la seule boisson pour les plus de 14 ans qu’en 1981.
La consommation du vin en terre d'Islam ne s'est pas arrêtée immédiatement avec l'islamisation de certains pays méditerranéens viticoles. Il a fallu plusieurs siècles pour éradiquer cette pratique culturelle. Les pays musulmans ont souvent adopté le café et le thé, à la place du vin, à partir du 17e siècle.
Aujourd’hui, la méfiance envers l’eau persiste, pour des raisons différentes : le danger des produits chimiques a remplacé celui des microbes, les traitements au chlore pour la rendre potable lui donnent mauvais goût. La consommation d'eau du robinet a baissée au profit de l'eau en bouteille ou des eaux aromatisées et surtout des différents sodas, héritage américain et source d’obésité, de diabète et de maladies cardiovasculaires. Phénomène croissant depuis les années 1970. Mais les consignes diététiques sont claires : il faut boire 1,5 litre d'eau par jour et réduire les sodas !
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