Avez-vous déjà vu L'esclave libre ? un film de Raoul Walsh (1957). C'est l'histoire tragique d'une ravissante jeune fille (Amantha Starr, jouée par la belle Yvonne De Carlo), qui, à la mort de son père, un riche planteur de Louisiane, découvre avec horreur qu'elle est la fille d'une des esclaves noires de son père. Non seulement elle ne peut hériter, mais, n'étant plus protégée par son père, devient esclave. Elle est achetée par un autre riche planteur, l'élégant Hamish Bond (joué par Clark Gable) qui la traite comme son amie et non son esclave. Hamish considère comme son fils Rau Ru, un esclave noir affranchi et cultivé (Sidney Poitier). Comme on pouvait s'en douter, Hamish et Amantha tombent amoureux l'un de l'autre mais la guerre de Sécession éclate. Hamish veut la libérer, elle préfère rester avec lui. Tous d'eux s'enfuient pour échapper aux Yankees et au racisme sudiste : l'amour est le plus fort face au chaos !

esclave_libre.jpg Image du film

Ce beau mélo américain pose le problème de l'identité et de l'appartenance à une communauté. Dans l'Amérique esclavagiste, une seule goutte de sang noir suffit pour souiller le sang blanc et faire changer de statut social. Amantha se voit blanche de peau alors qu'elle est noire, pour la société de son époque, la couleur réelle de sa peau n'étant qu'un épiphénomène.
Les latins avaient un mot pour désigner le mélange des races : mixticius, qui a donné en français métis, mot appliqué aux humains à partir du 16e siècle. La constitution des empires coloniaux européens a débuté au 16e siècle : les colons étant d'abord des mâles éloignés de leur famille, ils sautèrent joyeusement (ou non) les femmes d'Afrique et d'Amérique qui ne pouvaient leur résister. D'où l'arrivée d'une nouvelle catégorie de population : les métis qu'on a aussi appelé mulâtre à la même époque (de l'espagnol mulo : le mulet, cet hybride de cheval et d'âne, belle comparaison !). Puis ce phénomène se développant, le vocabulaire s'est diversifié et sophistiqué.

Aux Antilles, au Brésil, au sud des Etats Unis, mais aussi au Portugal et en Espagne, on s'est mis à classer les métis en fonction du degré de mélange des sangs :

  • mulâtre : union blanc-noir (moitié de sang noir)
  • quarteron : union blanc-mulâtre (quart de sang noir)
  • octavon : union blanc-quarteron (huitième de sang noir)
  • câpre ou griffe : union mulâtre-noir

Les anglophones sont allés encore plus loin dans l'analyse, parlant aussi de quintroon (5e génération de mélange avec le noir), voire d'hexadecaroon (seizième de sang noir !).

Les descendants métissés des esclaves nègres ont souvent été complices de ce regard raciste, s'efforçant, au fil des générations, de se marier de plus en plus avec des conjoints à peau claire pour se blanchir et devenir à leur tour des blancs.

Autres temps, autres pays, autres mœurs ?

On aimerait y croire, mais… voici quelques survivances de ce racisme d'un autre âge :

1 - Une peau blanche n'est-elle pas plus belle qu'une peau noire ou mate ?

C'est ce que semblent penser les trop nombreuses femmes de couleur qui, au risque de leur santé, emploient des crèmes pour s'éclaircir la peau !
Vous me direz que les femmes blanches qui rêvent d'un teint bronzé perpétuel mettent également en danger leur santé et remplissent aussi les cabinets des dermatologues. Pendant des siècles, les bourgeoises se cachaient du soleil pour ne pas ressembler aux paysannes à teint mat. La mode est un dictateur joyeusement accepté par les femmes !

Certes, mais le goût pour la peau blanche est plus qu'une mode, c'est le moyen d'échapper à l'image négative du noir : peau noire et sang noir ne représentent-ils pas encore, dans une partie de l'inconscient collectif, la malédiction des fils de Cham ? la race inférieure qu'il faut civiliser et éduquer ? Les femmes de couleur qui se blanchissent la peau n'ont-elles pas intériorisé ce cliché raciste ?

Pourtant, dans la Bible, ce très beau poème d'amour qu'est le Cantique des Cantiques ne dit-il pas :

Je suis noire et pourtant belle, filles de Jérusalem,...
Ne prenez pas garde à mon teint basané :
C'est le soleil qui m'a brûlée.

2 – Barack Obama: premier président noir des USA

Tout le monde sait qu'Obama est métis. Mais tous les medias continuent à parler du 1e président noir ! La communauté noire le revendique, la communauté blanche l'affirme. Et pourtant, il est métis ! Une goutte de sang noir le fait donc immédiatement basculer dans le groupe des noirs, comme dans l'esclave libre ?

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Barack Obama en visite en Afrique : Tiens, il n'est pas si noir que cela !

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Barack Obama et Nicolas Sarkozy : Tiens, il n'est pas si noir que cela !

Peut-être que la communauté blanche se donne bonne conscience en adulant un président noir, mais pas si noir que cela, donc acceptable pour un blanc ? Peut-être que la communauté noire se réjouit d'un noir pas si noir que cela, qui est donc ainsi rendu plus acceptable pour les blancs ? Mais cela ne fonctionne pas de la même façon pour tous les métis.

Regardez Yannick Noah au milieu d'enfants africains.

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Comme Obama, c'est un métis. Mais c'est aussi une des personnalités préférée des Français, chanteur, ancien sportif de haut niveau. La politique est loin. Curieusement, Yannick Noah n'est jamais défini comme noir ou comme métis. Sa couleur de peau est absente. Le public ne la voit pas.

Interrogez des enfants sur leurs copains de classe : si vous ne connaissez pas leur nom et leur visage, vous ne saurez jamais, dans ce qu'ils disent, s'il s'agit de blancs, de noirs, d'asiatiques. Les enfants ne voient pas les races ni les couleurs de peau.

Yannick Noah, Zinedine Zidane et maintenant Omar Sy ont perdu leur étiquette raciale en devenant personnalité préférée des Français : les adultes retrouvent-ils un esprit d'enfance dans certaines situations ? En paraphrasant Jean-Paul Sartre, nous pourrions dire : est noir celui que les autres considèrent comme noir.