Parce que la majorité des êtres humains dans le monde possède ou aspire à posséder une radio, un téléviseur, un réfrigérateur, un téléphone ou une voiture, on s'imagine que le désir de progrès technique est l'évidence la plus partagée au monde. On imagine également qu'à la suite de ce progrès technique, après les progrès de la santé, de la scolarisation pour la majorité des enfants, le progrès intellectuel, moral ou religieux a suivi. On s'imagine que les quelques signes d'obscurantisme sont le feu d'artifice avant la fin des superstitions.

C'est pourquoi, en même temps que la colonisation de nombreux pays d'Afrique, d'Asie, d'Amérique et d'Océanie, les Occidentaux ont cherché à imposer aux peuples colonisés leur vision du progrès (technique et moral), de la civilisation, de la religion, en embarquant, avec leurs armées colonisatrices, leurs fonctionnaires, leurs missionnaires, leurs médecins et leurs instituteurs. Avec la colonisation arrivait le progrès et la civilisation !

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Congo 1930, mission jésuite

Si les prêtres et les pasteurs convertissaient à tour de bras les "sauvages" animistes, ils étaient plus prudents avec certaines religions jugées plus fortes : l'Islam, le Bouddhisme ou l'Hindouisme. Et à partir de la fin du 19e siècle, l'arrivée de l'idée de laïcité, de séparation de l'Eglise et de l'Etat (en France), a relégué les missionnaires au second plan, pour mettre en avant les instituteurs et les médecins.

Désir de progrès matériel sans désir de changement de mode de vie et de penser

On a oublié, dans cette marche vers le progrès, que tous les êtres humains ne sont pas amateurs du changement, ne sont pas tous à la recherche de la nouveauté, de l'innovation. Si tous les êtres humains veulent vivre mieux, ce désir de mieux vivre matériel (être logé, être soigné, manger à sa faim) ne s'étend pas obligatoirement à un désir de changement intellectuel, spirituel ou moral.

Une bonne partie de l'humanité est à l'aise dans la tradition, préfère que tout reste comme avant, que rien ne bouge. Une partie de l'humanité préfère chercher ses références dans le passé (les livres sacrés, les penseurs ou prophètes du passé), comme elle l'a toujours fait.

L'Ecole et l'Université nous ont d'ailleurs appris, depuis l'Antiquité, à s'appuyer sur les écrits du passé. Un bon devoir, une bonne dissertation, un bon discours, un bon livre doivent faire appel à des citations des auteurs anciens, pour appuyer notre discours moderne.

Par exemple, pour justifier le débat entre tradition et modernité, une référence au débat entre Voltaire et Rousseau sur nature et culture est le bienvenu : Vous peignez avec des couleurs bien vraies les horreurs de la société humaine dont l'ignorance et la faiblesse se promettent tant de douceurs. On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre Bêtes. Dit Voltaire.

Le goût des sciences et des arts naît chez un peuple d'un vice intérieur qu'il augmente bientôt à son tour, et s'il est vrai que tous les progrès humains sont pernicieux à l'espèce, ceux de l'esprit et des connaissances, qui augmentent notre orgueil et multiplient nos égarements, accélèrent bientôt nos malheurs. Répond Rousseau !

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Un peu comme Rousseau, une partie non négligeable des êtres humains actuels est effarée devant ce progrès matériel qui fait fi des valeurs sacrées de la religion ou de la morale.

On accepte de ne plus voyager à pied ou à cheval, de prendre la voiture ou l'avion, d'avoir le téléphone ou la télévision, d'envoyer ses enfants à l'école (quoique, parfois on refuse l'éducation moderne), de se faire soigner à l'hôpital (quoique parfois on refuse la vaccination), voire pour les plus violents d'utiliser une kalachnikov ou un lance roquette, mais pas touche aux croyances ou à la morale.

Oui au progrès technique mais non au modernisme des idées et oui à la tradition

C'est pourquoi nous avons maintenant non pas un choc de civilisations mais un choc de cultures. La frontière n'est plus géographique, mais mentale. Dans tous les pays du monde, de plus en plus d'hommes et de femmes se révoltent (individuellement ou collectivement) contre cette société moderne qui se veut universelle et réaffirment avec force (par des manifestations, des pamphlets ou des actions violentes) leurs valeurs issues du passé.

De nombreux pays veulent chasser leurs minorités religieuses pour retrouver une prétendue homogénéité religieuse sans la violence des nazis voulant se débarrasser des juifs, mais avec un désir voisin : l'Occident aux chrétiens, l'Inde aux hindous, le monde arabe aux musulmans, la Thaïlande aux bouddhistes, etc. Une radicalité fréquente dans le passé mais qu'on croyait disparue !

En Occident judéo-chrétien

Les fondamentalistes chrétiens, les born again qui refusent la théorie de l'évolution et prennent au pied de la lettre la Bible, les intégristes religieux des différentes obédiences ou sectes chrétiennes qui veulent défendre la vie à tout prix tout en acceptant la peine de mort (pro-life, contre l'avortement, contre certaines manipulations génétiques, contre l'euthanasie assistée) ou un modèle unique de la famille (contre le mariage gay, manifs la famille pour tous, contre les théories du genre, voire pour les femmes au foyer) ont tous pour références les valeurs du passé : la Bible ou l'Evangile. Cela se traduit par une valorisation de la morale bourgeoise du 19e siècle, une vision scientifique du monde d'il y a plusieurs siècles, le regret de la perte de valeurs religieuses, de la notion du sacré, ou la volonté de manifester, en politique, l'affirmation des racines chrétiennes de l'Europe.

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Certaines affirmations touchent peu de gens, comme le refus du mariage des prêtres catholiques. Le refus de la contraception, toujours chez les catholiques, affecte un plus grand nombre de personnes, en particulier dans certaines régions du Tiers monde. Le développement des juifs orthodoxes et des haredim en Israël ou le renouveau des orthodoxes intégristes en Russie peut avoir de graves répercussions sur tout un pays et sur ses relations internationales.

Toutes ces expressions différentes du fondamentaliste judéo-chrétien participent du même mouvement intellectuel et spirituel de survalorisation du passé et de refus plus ou moins fort du changement de valeurs qui caractérise notre époque actuelle.

Dans le monde bouddhiste ou hindouiste

Les mouvements nationalistes en Inde ou en Asie du Sud Est, souhaitant valoriser leur religion, leur origine sociale, leurs valeurs, s'opposent, parfois de manière violente, aux minorités chrétiennes ou musulmanes : montée du bouddhisme radical au Sri Lanka, Myanmar ou Thaïlande, massacres de musulmans, massacres ou heurts récurrents hindous contre musulmans en Inde, musulmans contre chrétiens ou hindous au Pakistan… Tout cela participe au même mouvement intellectuel et spirituel de survalorisation du passé : l'Inde est perçue comme hindou ou la Thaïlande comme bouddhiste et toute minorité comme étrangère et à exclure.

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Dans le monde musulman

Pour la majorité des musulmans, le Coran est un texte incréé, immuable et les fanatiques peuvent toujours y trouver (comme dans la Bible, d'ailleurs) des citations justifiant les actes. Les protestations ou manifestations plus ou moins violentes contre les caricatures de Mahomet, contre le blasphème ou l'apostasie, la censure de plus en plus forte des médias, le retour ou le renforcement de certaines pratiques (voile islamique, renouveau du ramadan, interdiction de la mixité) participent du même mouvement intellectuel et spirituel de survalorisation du passé et de refus plus ou moins fort du changement de valeurs qui caractérise notre époque actuelle.

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Radicalisation

Peut-être parce que l'Islam est une religion où l'interprétation littérale des textes est historiquement la plus forte, nous assistons même à une mise en valeur, une sélection de citations qui justifient le retour de pratiques du passé (pratiquées par toutes les religions dans le passé !) jugées inacceptables aujourd'hui : conversions forcées, esclavage des femmes, meurtres pour délit de blasphème. Ce qu'on appelle "la rue musulmane" crie sa haine de l'Occident qui l'a jadis opprimé et qui veut lui imposer ses valeurs. De nombreuses manifestations hurlent leur désir d'imposer leur foi et leurs pratiques au reste du monde, comme le christianisme l'a fait en Amérique latine après sa découverte, au temps de l'Inquisition en Europe, au temps de la colonisation en Afrique ou en Océanie.

Abdelwahab Meddeb, écrivain, poète tunisien, spécialiste du soufisme, décédé en novembre 2014, disait : La question de la violence dans l'islam est une vraie question. Les musulmans doivent admettre que c'est un fait, dans le texte comme dans l'histoire telle qu'ils la représentent eux-mêmes. Nous avons affaire à un prophète qui a tué et qui a appelé à tuer.

Un autre tunisien, le professeur de droit Slim Laghmani, auteur de Islam, le pensable et le possible (Editions le Fennec, Casablanca, 2005) disait aussi : Quitte à choquer, je dirais que l'islamisme, c'est aussi l'islam – de même que la Sainte Inquisition était aussi le christianisme. La question n'est pas de savoir ce qu'est l'islam ou ce qu'est le christianisme, mais comment on les comprend. L'islam comme foi a pour support un texte. Ce texte, comme tout texte, n'est pas univoque, il doit être lu, interprété, réinterprété. Si aujourd'hui on confond l'islam, au nom duquel les pires horreurs sont commises, c'est parce que rien ne les distingue dans leur compréhension du texte. ...Depuis la Réforme, les protestants ont renoncé à l'interprétation littérale de certains textes. Depuis Vatican II, l'Eglise catholique s'est adaptée à la modernité. Il s'agit d'adopter d'autres paradigmes, d'autres méthodes, d'autres techniques d'interprétation.

En fait, toutes les religions, à un moment ou à un autre de leur histoire, ont justifié les pires horreurs "au nom de Dieu". Combien de guerres parce que "Dieu est avec nous" ?

Nous sommes maintenant choqués parce que des jeunes frustrés, de tradition musulmane ou jeunes convertis, se sont lancés dans le djihad au nom d'une religion, alors que toute religion devrait appeler à la paix et à l'amour entre les humains.

C'est oublier qu'il y a seulement 20 ans, des massacres ont eu lieu en Serbie ou au Kosovo sous prétexte que c'étaient des lieux saints de l'orthodoxie au 13e ou au 14e siècle ! C'est oublier que des pro-life peuvent encore tuer des médecins aux USA parce qu'ils pratiquent des avortements (le dernier meurtre a eu lieu en 2009). C'est oublier que le délit de blasphème existe encore dans 44 pays et le délit d'apostasie dans 21 pays ! En Europe, 5 pays ont conservé des lois anti blasphème (Allemagne, Danemark, Italie, Irlande et Grèce) non appliquées, sauf en Grèce.

Désir de dictature

La radicalisation des foules devenues intransigeantes s'accompagne d'une montée de forces dictatoriales qui s'appuient sur de jeunes endoctrinés. C'est particulièrement fort avec l'islamisation en cours : jeunes convertis manipulés, délinquants endoctrinés, souvent fragiles psychologiquement, ils ont trouvé la solution pour être enfin valorisés, se croire fort et invincible : le djihad !

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Quel que soit leur parcours d'origine, le résultat est étrangement voisin à ce qu'on a observé, dans le passé, dans tous les régimes dictatoriaux :

- Les dirigeants sont animés par une volonté de puissance et veulent imposer leurs idées par la violence. Ils ont un pouvoir de séduction, une habileté à utiliser les codes culturels capables de séduire des adeptes.

- Les exécutants sont endoctrinés par un verbiage très primaire qui bloque leur capacité de réflexion et les rend dociles. Ils sont capables d'accepter, en situation de contrôle mental, des choses inacceptables dans d'autres situations.

Daesh, Boko Haram, les talibans, sont-ils si différents du nazisme qui a voulu éradiquer les races inférieures (juifs, gitans) ou les déviants (homosexuels, handicapés), du stalinisme ou du maoïsme qui ont voulu créer une société exclusivement communiste, sans hésiter à tuer ou déporter les réfractaires, de l'inquisition qui a chassé d'Espagne juifs et musulmans, qui a fait la chasse aux sorcières et aux impies dans le reste de l'Europe, de l'esclavage, de l'apartheid ou du massacre des Indiens d'Amérique, justifiés par la supériorité de la race blanche? Dans tous les cas, des méthodes ultra violentes, une affirmation d'avoir seuls la vérité, une volonté farouche d'imposer cette vérité à tous et de supprimer ceux qui dérangent, qui ne pensent pas comme il faut ou qui n'ont pas le bon profil (racial, religieux, intellectuel, moral).

Choc de civilisations ? Non, cette volonté de puissance est partagée par toutes les cultures à un moment ou l'autre de leur histoire. Choc de cultures ? Oui, comme l'affirme Wafa Sultan, psychiatre américaine d'origine syrienne.

Le professeur Slim Laghmani conclut : il n'y a pas de guerre des civilisations. Il y a des problèmes urgents à régler. Des problèmes bêtement économiques. . Des problèmes bêtement juridiques.

Il serait peut-être temps de les régler pour ne pas voir se développer un monstre, surgi du passé, un monstre qui se nourrit de la haine, du désir d'exclusion, de l'intolérance, du désir de consanguinité sans mélanges fâcheux : être entre soi, sans étrange étranger, pas fichu d'être comme nous, de penser comme nous, de parler comme nous, de croire comme nous…