Assassinat de 12 personnes dans les locaux de Charlie Hebdo mercredi 7/1/15. La mort brutale et scandaleuse de journalistes, dessinateurs, économiste, personnel du journal et policiers provoque un immense flot d'émotion en France. Il faut désormais ajouter 5 personnes à ce triste bilan.

Des millions de personnes, en France et dans le monde, proclament : Je suis Charlie ! Un deuil national est décrété en France, journaux et chefs d'état du monde entier soutiennent le peuple français dans cette épreuve. Près de 50 chefs d'Etat et de gouvernement et 4 millions de personnes sont présents dimanche 11/1 pour la marche silencieuse à Paris et en province. Tous proclament maintenant que Charlie Hebdo est le représentant de l'esprit français libre et frondeur, à la suite de Voltaire ou Zola et qu'il doit survivre absolument. Pourtant, il y a peu, Charlie était au bord de la faillite, faute de lecteurs et personne ne pleurait à la fin potentielle de ce désormais monument de la liberté d'expression !

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Le même jour, Boko Haram, au Nigéria, a fait une nouvelle tuerie : plusieurs centaines de morts, 16 villes et villages détruits, en limite du Nigéria et du Tchad, une enfant kamikaze !

Tous occupés au deuil des 17 "Charlie", les médias n'en ont, pour la plupart, pas parlé avant lundi : cela s'est passé loin de chez nous, les infos sont parcellaires, les victimes anonymes, noires ! Ce n'est pas une vague d'émotion mais seulement un fait divers qui rejoint la cohorte de massacres de populations africaines, syriennes, somaliennes, etc.

Pourtant la liberté d'expression ou la liberté de vivre selon nos croyances est en jeu dans tous les cas : chrétiens ou chiites massacrés en Syrie, femmes violées en masse en Syrie, aussi bien par les milices d'Assad que par les islamistes, retour de l'esclavage pour certaines femmes en Syrie, Irak et Nigéria ! Ne faudrait-il pas hurler, manifester, se mobiliser ?

En complément de réflexion, un billet écrit en 2012 sur liberté et blasphème.

Blasés, nous sommes plus émus par la destruction du patrimoine culturel de la Syrie que par les 200 000 morts en 4 ans de combats en Syrie et les 1200 morts en 8 mois au Nigéria.

Tous les morts n'ont pas la même valeur !

Charlie Hebdo était un journal iconoclaste. Quel dessin aurait fait Charb ou Cabu pour dénoncer ce décalage de traitement entre les morts français et les morts nigérians ?

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Cabu - 13 août 2014

Que penser de cette mobilisation des politiques de tous bords ?

Luz, le dessinateur rescapé de Charlie Hebdo, la trouve bizarre, absurde. Pour lui, tous ces politiques, français ou étrangers ce sont "tous les personnages de Charlie Hebdo", les libéraux, les démago, les dictateurs que Charlie Hebdo a caricaturé. Comme il est poli, il n'a cité que Balladur, Ségolène Royal, Merkel, Netanyahou. Il aurait pu ricaner de la présence des opposants à la liberté de la presse : Ali Bongo président du Gabon, Viktor Orban président de la très droitière Hongrie ou Ahmet Davotoglu, 1e ministre de Turquie, les représentants (même s'ils étaient très discrets) d'Arabie Saoudite, du Qatar, des Emirats, de Russie, le ministre des affaires étrangères d'Egypte... Il aurait pu ricaner de la présence de tous ces anti-mariage pour tous, ricaner de tous ces innocents chants de la Marseillaise : qu'un sang impur abreuve nos sillons !

Il redoute comme la peste que Charlie soit devenu un symbole.

C'est dur d'être récupéré par des cons !

Il n'y avait pas de place, dans la grand-messe de l'émotion pour ce genre de réflexion. Certes, ces manifestations monstres, les premières depuis la libération de la France (même Mai 68 n'avait pas déplacé autant de monde !) font du bien en montrant que la lepénisation de la France n'est pas inéluctable. Mais il est maintenant grand temps de commencer à changer de point de vue, de mettre enfin en œuvre des opérations de prévention, de pédagogie contre l'obscurantisme et la violence dans les écoles, les banlieues, les prisons, des opérations qui favoriseront la liberté de penser, de s'exprimer, la tolérance, sans vouloir seulement privilégier le répressif qui a montré ses limites.

Il serait temps de s'interroger sur l'origine de cette haine, de cette radicalisation religieuse, de ces frustrations qui provoquent les passages à l'acte, sur la responsabilité des Etats occidentaux et du Proche-Orient dans cette systémique macabre : guerre Israël/Palestine, interventions en Irak, Afghanistan, Libye, guerre en Syrie, dictatures en Egypte, dans les Pays du Golfe, rôle plus qu'ambigüe de la Turquie, de la Russie, des Pays du Golfe, circuits des armes et du pétrole….

La religion serait-elle suffisante pour transformer de jeunes banlieusards en fanatiques kamikazes s'il n'y avait pas aussi de pseudos justifications politiques ?

En complément de réflexion, un billet écrit en septembre 2012 sur respect ou blasphème.