Plus de 110 000 morts en Syrie (dont plus de 40 000 civils, dont plus de 5800 enfants de moins de 16 ans), en 2 ans et demi de conflit, selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme : la communauté internationale proteste verbalement mais ne bouge pas. Plus de 6 millions de personnes déplacées, soit le quart de la population : les ONG installent et gèrent des camps de réfugiés dans les pays voisins.

Près de 3600 victimes de gaz toxiques, dont 1429 personnes tuées (dont 426 enfants) en Syrie le 21 août 2013, selon le gouvernement américain et la communauté internationale décide que la ligne rouge est franchie et qu'il va falloir intervenir.

Qu'est-ce que la ligne rouge ?

Le 17 juin 1925, le Protocole de Genève décrète la prohibition d'emploi à la guerre de gaz asphyxiants, toxiques ou similaires et de moyens bactériologiques.

poilus.jpg

La première guerre mondiale avait utilisé massivement les armes chimiques dans les tranchées (chlore, phosgène et ypérite). 90000 personnes en sont mortes et plus d'un million ont été blessées. La communauté internationale décide ensuite d'interdire ces armes chimiques et cela aboutit au Protocole de Genève. Mais la production, le développement, l'acquisition et le stockage des armes chimiques et biologiques ne sont pas interdits : on a le droit de fabriquer et vendre des armes chimiques, mais pas de les utiliser !

Actuellement 189 états adhèrent à l'OPCW (The Organisation for the Prohibition of Chemical Weapons).

La ligne rouge à ne pas franchir était bien dessinée. Mais le Protocole de Genève n'a pas empêché l'utilisation des armes chimiques et bactériologiques pendant la seconde guerre mondiale : les nazis les ont employées dans les chambres à gaz des camps d'extermination. Les Américains ont utilisé le napalm (bombe incendiaire) qu'ils avaient inventé en 1942. S'y ajoutait une nouvelle arme de destruction massive : la bombe atomique, utilisée par les Américains contre le Japon.

Puis le napalm a été utilisé par les Français en Indochine, par les Américains en Corée et au Vietnam. Ces mêmes Américains ont utilisé l'agent orange (un défoliant à base de dioxine) pendant la guerre du Vietnam entre 1961 et 1971 : comme ce n'était qu'un herbicide, le droit international a refusé de considérer qu'il s'agissait d'un crime contre l'humanité, alors que 40 ans plus tard, des enfants malformés à cause de ce produit naissent encore au Vietnam en 2013 !

La guerre Iran-Irak (1980-1988) a été une nouvelle occasion de ressortir l'arsenal chimique (gaz sarin, moutarde, cyclosarin, tabun). Résultat, côté iranien : 10000 morts et 70000 blessés. L'Irak utilise l'arme chimique en 1987 contre des civils, tuant une centaine de personne et en blessant environ 2000 dans la ville de Sardasht. L'armée irakienne tue également ses propres concitoyens en gazant la ville kurde d'Halbja en 1988.

soldats_iraniens.jpg

Que dit et fait la communauté internationale ? Des industriels français auraient participé à la construction des unités de production chimique irakiennes. Au même titre que d'autres pays européens et les USA, l'Inde, le Brésil… Et la communauté internationale semble encourager l'Irak laïc à vaincre l'Iran musulman !

Puis la Syrie utilise des gaz toxiques le 21 août 2013. Et la ligne rouge est franchie. Que dit et fait la communauté internationale ? Le 9 septembre 2013 (date de ce billet), soit 19 jours après, la communauté internationale fait un pas en avant, un pas en arrière, discute, négocie, mais n'a pas encore agi.

Comme avec l'Irak, on apprend peu à peu que certains pays ont aidé la Syrie en lui vendant des produits chimiques pour fabriquer le gaz sarin : Grande Bretagne, Cameroun.

La ligne rouge est-elle une belle notion en théorie et une parfaite hypocrisie en pratique ?

Cela nous oblige à poser 2 questions :

1 – Le Protocole de Genève est-il à revoir ?

Il faudrait peut-être exiger plus de cohérence avec le Protocole de Genève : interdire la production, le développement, l'acquisition et le stockage des armes chimiques et biologiques et non se contenter d'interdire leur utilisation.

2 – La ligne rouge à ne pas franchir est-elle suffisante ?

Faut-il accepter des milliers, voire des millions de morts dans des guerres conventionnelles et refuser des milliers de morts par armes chimiques ? Certains morts sont-ils plus importants que d'autres ?

Peut-on arrêter cette absurdité ?

La guerre est encore considérée comme le seul moyen de régler des problèmes entre Etats ou entre communautés (religieuses, politiques, ethniques), les négociations étant souvent engagées avec l'idée que tout va se bloquer et qu'il faudra avoir recours à la guerre pour résoudre les problèmes.

En 1913, le Jungdeutschland-Post écrivait : Rions à gorges déployées de ces vieilles femmes déguisées en hommes qui redoutent la guerre et se lamentent parce qu'elle serait hideuse et terrible. Non, la guerre est belle. Son auguste grandeur hisse le cœur de l'homme supérieur au-dessus du matériel, du quotidien. 100 ans plus tard, on ne parle plus de beauté de la guerre, mais c'est toujours la seule solution pour lutter contre un dictateur, pour imposer son point de vue ou ses croyances, pour défendre ses intérêts économiques.

Une autre solution ?

Vers 1548, un jeune étudiant en droit de 18 ans avait écrit : Pour le moment, je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n'a de puissance que celle qu'ils lui donnent, qui n'a pouvoir de leur nuire qu'autant qu'ils veulent bien l'endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s'ils n'aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire…

Or ce tyran seul, il n'est pas besoin de le combattre, ni de l'abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s'agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner.

la_boetie.jpg

Ce jeune homme s'appelait Etienne de la Boétie, devenu ensuite ami de Montaigne.

Il recommandait déjà la prévention : empêcher l'arriver de la dictature, éviter ce qu'il appelait la servitude volontaire. C'est là que devrait être la ligne rouge.

Car ensuite, quand la mafia est présente, quand la violence envahit la société, quand la guerre arrive, il est trop tard ou très difficile d'agir. On demande alors plus de prisons pour les délinquants, plus de bombardements, de troupes pour la guerre…

L'échec du tout répressif dans nos sociétés occidentales, de la guerre en Afghanistan auraient pu inciter les politiques à imaginer des solutions nouvelles, plus créatives.

Les entreprises savent faire des budgets prévisionnels, anticiper le marché. Pourquoi les politiques, les Etats, les communautés préfèrent attendre les catastrophes (économiques, écologiques, humanitaires) pour se dire qu'il faut peut-être agir ? Pour des raisons politiques ou économiques ? Il est alors trop tard, les solutions possibles se réduisent comme peau de chagrin, alors qu'il aurait été plus simple d'anticiper et d'éviter que la situation ne devienne incontrôlable.

Quand on étudie la 1e guerre mondiale, la montée du nazisme et la 2e guerre mondiale, on se dit que nos prédécesseurs étaient soit naïfs, soit inconscients, soit incompétents.

Que penseront nos successeurs de la guerre en Bosnie, de la guerre du Rwanda, de la guerre en Afghanistan, de la guerre en Irak, du conflit palestinien ? Que nous étions soit naïfs, soit inconscients, soit incompétents ? A moins qu'ils ne fassent un bilan plus noir : l'économique et surtout le financier prime sur l'humain, les intérêts de certains sur l'intérêt général ? Un nouveau partage du monde commence-t-il comme au moment de la conférence de Berlin en 1884 ou la conférence de Yalta en 1945 ?

partage_afrique.jpg

Partage du gâteau africain à Berlin

La guerre en Syrie est-elle le signe d'une nouvelle guerre froide ? Le monde arabe va-t-il exploser ?

A qui profite le crime ? Suspense ? Vous le saurez demain, ou un autre jour, comme on le dit à la fin de l'épisode d'un feuilleton !