Avec les polémiques sur le mariage gay, on a vu ressurgir l'argument du contre-nature. J'en ai parlé dans un billet intitulé Nature et sexualité.

La question nature ou culture rejaillit aussi curieusement dans les polémiques sur la diététique et les aliments bons ou dangereux à manger.

Le monde entier mange actuellement trop salé, trop gras, trop sucré. Au fur et à mesure de l'occidentalisation des comportements alimentaires, les épidémies d'obésité, de diabète, de maladies cardio-vasculaires touchent de plus en plus de monde. Les diététiciens s'interrogent sur nos comportements alimentaires.

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Il a été ainsi proposé de manger méditerranéen (céréales, fruits et légumes, huile d'olive) ou à la façon d'Okinawa (restriction calorique, très peu de gras et de viande, poissons). Régime végétarien, voire végétalien et nourriture crue (ou alimentation vivante) sont également en plein essor, ce qui a conduit naturellement certains à se pencher sur l'alimentation de nos ancêtres et sur leurs maladies. Est ainsi né le régime préhistorique.

L'homme préhistorique, d'avant l'arrivée de l'agriculture, est réputé naturel et exempt des maladies dites de civilisation. Il se nourrissait de chasse et de cueillette, ne consommait ni céréales, ni laitages, ni sucre, ni sel. Les squelettes retrouvés n'ont ni caries, ni ostéoporose, ni carences et les traces de maladies infectieuses seraient rares, alors qu'Ötzi, l'homme retrouvé congelé dans un glacier des Alpes il y a environ 5300 ans, avait des caries dentaires et des abrasions dentaires causées par les farines de céréales mal moulues. Pour en savoir plus sur la cuisine préhistorique.

Certains adeptes des médecines alternatives nous conseillent également de supprimer le lait. Le lait, sensé être un bon apport en calcium, nécessaire pour nous protéger des fractures, serait en fait responsable du diabète de type 1 et n'empêcherait pas les fractures : les Africains et de nombreux Asiatiques, qui ne boivent pas de lait, ont malgré tout des os sains, alors que les pays scandinaves, gros consommateurs de lait ont le plus de fractures du col du fémur (mais aussi moins de soleil) !

L'argument premier des anti-laits est en fait : L'homme est la seule espèce à consommer du lait d'une autre espèce à l'âge adulte. L’espèce humaine a survécu et évolué pendant 7 millions d’années sans aucun produit laitier, se nourrissant de lait maternel uniquement dans sa petite enfance. Sur les squelettes des hommes préhistoriques, on ne trouve trace d'aucune des maladies osseuses connues aujourd’hui. Les produits laitiers sont apparus il n’y a que 10.000 ans dans notre histoire ce qui est, à l'échelle de l'évolution, très récent. Le résultat de ces millions d’années d’évolution sans lait ? 75% de la population mondiale est intolérante aux produits laitiers à l’âge adulte. Newsletter de Santé Nature Innovation, 14/7/13.

Régime préhistorique et anti-laits se rejoignent. On peut y ajouter les anti-gluten, qui proposent de supprimer les céréales : certaines personnes sont en effet intolérantes au gluten (maladie cœliaque qui détruit la paroi de l'intestin grêle).

Nous propose-t-on de revenir à l'état de nature, pour retrouver les instincts alimentaires de nos ancêtres simiesques ?

L'homme est la seule espèce à consommer du lait d'une autre espèce à l'âge adulte ?

C'est vrai, mais c'est aussi le seul à avoir inventé le feu pour faire la cuisine, à avoir fait bouillir ou rôtir les aliments pour les rendre plus digestes, à avoir rajouté des herbes pour augmenter sa palette de saveurs.

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Homo erectus a inventé le feu vers 400 000 ans. Néandertal et Cro-Magnon ont commencé à manger l'ancêtre de la choucroute : mousses et lichens lacto fermentés par les sucs gastriques de l'estomac des rennes. Pas de sucre, mais dès le Paléolithique, Homo erectus récolte le miel sauvage. Cro-Magnon sait déjà sécher et fumer le poisson. Il sait aussi découper habillement la viande, comme un bon boucher.

L'homme est donc la seule espèce à avoir inventé la cuisine et la gastronomie.

L'argument du naturel en cuisine ne fonctionne pas, à moins de remonter à Lucy et les australopithèques, dont la nourriture (et la dentition) est équivalente de celle des singes actuels ou à l'Homo habilis, mangeur de charognes, de fruits et de racines !

Homo erectus et Néandertal, Cro-Magnon et Homo sapiens mangeaient de la viande, ils sont loin d'être végétariens. Il est probable que Cro-Magnon et Homo sapiens gobaient déjà du lait des mammifères qu'ils chassaient, comme le faisaient autrefois les Inuits du Grand Nord avec le lait des rennes.

La faute au Néolithique ?

En fait, entre – 10 000 et – 8 000, la révolution du Néolithique a changé considérablement l'alimentation des humains et leur mode de vie. L'être humain s'est alors majoritairement sédentarisé, passant de chasseur-cueilleur à éleveur et/ou agriculteur. L'alimentation est devenue plus riche, plus variée. Dans les régions tempérées, lait et fromage sont apparus avec le développement de l'élevage. La culture des céréales a permis le développement d'aliments nouveaux : pain, bouillies, galettes, bière.

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Les conséquences du Néolithique sont nombreuses :
- explosion démographique, grâce à une alimentation plus abondante,
- développement des outils, pour travailler la terre, des poteries pour stocker les aliments ou les cuire : le début du développement de la technique,
- développement des villages, des villes et de ce qu'on appellera la civilisation.

Jean Jacques Rousseau disait : l'homme est bon, mais la société le corrompt.

Peut-on dire qu'au Néolithique, l'être humain passe de l'état de nature à celui de culture ?

Oui, si on oublie que dès Homo erectus, la différence avec les singes est déjà là. Oui, si l'art pariétal (Paléolithique supérieur) n'est pas déjà caractéristique de l'état de culture de l'Homo sapiens.

Donc, au Néolithique, nous constatons, non pas tant l'arrivée de la culture chez le sauvage, que plutôt l'arrivée de ce que nous appelons la civilisation urbaine, avec quelques conséquences négatives :
- plus de monde vivant ensemble, en cohabitation étroite avec des animaux, favorise l'arrivée des épidémies,
- plus de monde oblige à une organisation sociale plus développée, avec ceux qui commandent, ceux qui travaillent pour les autres, ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas, favorisant une hiérarchie sociale inégalitaire. Désir accru de possession, de domination favorisent les conflits et la guerre. Tout cela a été décrit par de nombreux auteurs, dont Jared Diamond, Brian Hayden ou Jean-Paul Demoule.

Il semble impossible de vivre et manger à nouveau comme avant la révolution du Néolithique. Les nomades continuant à vivre de chasse et de cueillette sont des populations très minoritaires dans le monde, souvent en voie de disparition. Fruits et légumes n'ont plus aucun rapport avec les plantes sauvages d'avant le Néolithique. Ce qu'on appelle "maladies de civilisation" ont une origine complexe (comme beaucoup de problèmes actuels), liées non seulement à une alimentation trop abondante, trop riche, mais aussi à un mode de vie trop sédentaire et stressé, ainsi qu'à la pollution de notre environnement.

Vouloir résoudre un problème complexe par des solutions simplistes n'est-il pas illusoire ? Nous n'avons plus aucun comportement naturel, au sens des mammifères que nous sommes : nous avons appris, dès l'enfance, à contrôler (au moins en partie) nos colères, nos émotions. On dit d'un homme cruel et violent qu'il est un animal, mais l'être humain est civilisé, même quand il fait la guerre, il ne se bat pas comme un animal mais comme un homme.