Plusieurs événements actuels nous obligent à réfléchir à l'idée de respect des religions. Toute critique ou moquerie concernant les religions, qu'elle soit présentée sous forme d'articles, de livres, de films ou de caricatures, peut être perçue comme un manque de respect ou une offense pour les croyants modérés, voire un blasphème pour les croyants les plus extrémistes.

Le Conseil français du culte musulman parle de "volonté délibérée d'offenser", "d'une intrusion agressive et gratuite dans les tréfonds de leurs sentiments religieux", à propos des caricatures de Charlie Hebdo.

Concrètement, que faut-il faire pour que les croyants s'estiment respectés dans leurs croyances religieuses ? Que faut-il ne pas faire pour qu'ils ne se sentent pas offensés ?

Cela dépend des lieux, des temps et des religions. Exercice périlleux, à géométrie variable.

dieu_diable.jpg - Insensé défiant Dieu et le diable

En France, Voltaire s'est battu pour la liberté religieuse (affaire Calas et Sirven) et la Révolution Française a proclamé la liberté de culte et supprimé le délit de blasphème (sauf l'article 166 du code pénal d'Alsace – Moselle*, héritage du concordat). Puis les anticléricaux du petit père Combes ont chassé les congrégations en 1902 et proclamé la séparation de l'Eglise et de l'Etat en 1905. Depuis la fin du 19e siècle, on a pris l'habitude des caricatures anticléricales. Le Canard Enchaîné depuis 1915, Hara-Kiri depuis 1960 remplacé par Charlie Hebdo en 1970 font partie de notre paysage journalistique et les chrétiens, même s'ils sont choqués, doivent faire bonne figure devant les attaques religieuses, sous peine d'être accusés de manquer d'humour et d'attenter à la liberté de la presse. Même si la censure religieuse peut être demandée par des associations d'extrême droite ou certaines associations antiracistes, le droit français en fait un usage plus que modéré, opposant à la censure la laïcité et la liberté d'expression, ce qui inclut généralement le droit en ce que les croyants appellent le blasphème.

Mais notre époque voit se réveiller les lobbies religieux intégristes. Anastasie est-elle de retour ?

3_imposteurs.jpg

Pour respecter les croyances des chrétiens les plus rigoristes, faut-il renoncer au mariage homosexuel (une offense aux liens sacrés du mariage et à l'ordre naturel défini par Dieu) ? Faut-il interdire tout texte ou dessin satirique anticlérical (chers au Canard enchaîné), toute caricature religieuse, toute photo du type Piss Christ d'Andres Serrano ? Faut-il interdire toute pièce de théâtre ou tout film du type Je vous salue Marie de Godard, La dernière tentation du Christ de Martin Scorcese, Golgota Picnic de Rodrigo Garcia ? Faut-il interdire la pub de Benetton où Benoît XVI embrasse l'imam Ahmed Al-Tayeb de l'université Al-Azhar du Caire ? Faut-il interdire toute contraception, puisqu'il faut normalement arriver vierge au mariage et se marier pour procréer ? Etc. Pour respecter les croyances des musulmans et les juifs les plus rigoristes, faut-il interdire dans nos rues toute publicité de femme à moitié nue, tout vêtement de femme qui peut offenser leur pudeur? Faut-il interdire le vin et l'alcool ou le porc et les charcuteries (alors que la drogue n'est pas interdite par le Coran) ? Faut-il interdire toute étude historique de la Bible et du Coran, sensés être des textes sacrés ? Etc.

Pour respecter les croyances des hindous les plus rigoristes, faut-il devenir végétarien ? Pour respecter les croyances des bouddhistes les plus extrémistes (mais oui, ça existe, au Sri Lanka et au Japon), faut-il faire je ne sais quoi (que des bouddhistes deviennent violents me semble certes, très humain, mais peu compatible avec l'enseignement du Bouddha, qui contrairement aux 3 religions du Livre, n'a jamais été agressif) ?

Bref, il semble que la vie moderne occidentale heurte de plein fouet bon nombre de croyances religieuses. Dans ce cas, par respect pour les croyants, pour ne pas les offenser, faut-il qu'un non croyant s'autocensure et se force à considérer leurs valeurs comme importantes ou respectables pour lui ? Faut-il accepter l'excision, par respect pour ceux qui croient qu'il faut confirmer l'enfant dans son sexe et interdire à la femme le droit au plaisir ? Faut-il accepter la charia et le droit de mutiler des voleurs, la lapidation ou la flagellation, par respect pour l'islam ? La notion de "droits de l'homme" ayant fait son chemin dans la majorité des pays du monde, on se donne le droit de refuser ces croyances qu'on estime barbares et d'un autre âge, mais jusqu'où peut-on aller dans la critique des croyances religieuses ? On a vu récemment le débat sur la circoncision et le respect des droits de l'enfant. Si on respecte l'enfant, disent les opposants, on n'a pas le droit de le mutiler au nom de la religion. Et les croyants s'insurgent qu'on ose critiquer un rite religieux millénaire.

coran_anglais.jpg - Coran anglais du 18e siècle

Et les religions respectent-elles les croyances des athées ? En affichant leurs églises, leurs temples, leurs mosquées, leurs rites, leurs livres sacrés, les religions n'offensent-elles pas l'esprit rationaliste des athées qui estiment que tout cela n'est que de la superstition ? La notion même de blasphème n'a de sens que si on croit en un dieu qu'on peut offenser. Quand on ne croit ni en dieu ni au sacré, on peut ironiser, se moquer des croyances, voire les caricaturer sans commettre de délit si les religieux respectent à leur tour ces "croyances" athées.

Respecter une autre religion que la sienne ou respecter toutes les religions quand on est non croyant n'est pas une chose naturelle. Au cours des siècles et dans tous les pays, chaque religion dominante ou exclusive s'est soigneusement appliquée à critiquer les idolâtres, les païens, les hérétiques, à les chasser (Reconquista en Espagne), à les tuer (guerres de religion) ou à les convertir (évangélisation ou islamisation des sauvages d'Afrique) pour espérer aboutir à une pensée religieuse unique. Quand la religion dominante a été obligée de cohabiter avec d'autres religions, le sort des religions minoritaires n'a pas toujours été brillant : imposition et taxes supérieures, port d'un signe distinctif, ghettos… Les croyants minoritaires ont souvent été des boucs émissaires quand la situation économique ou politique était problématique. Quant aux non croyants, aux athées, leur sort a souvent été difficile, ils ont été régulièrement menacés de mort ou de blasphème. Et quand ils ont été au pouvoir (régimes communistes), les athées n'ont pas été plus tendres avec les religions, opium du peuple !

crucifiction.jpg - Crucifiction de Jésus, Croatie, 12e siècle

Bref, depuis l'Antiquité, on s'étripe joyeusement au nom de son dieu (gott mit uns) et on exige que ceux qui ne partagent pas notre croyance respectent nos convictions. Des lois du genre délit de blasphème ont été là ou sont encore là pour rappeler aux impudents ce respect nécessaire.

En Europe, on a oublié les bûchers de sorcières, la mise au pilori ou le supplice de la roue pour ceux qui ne respectaient pas la religion ou ses pratiques comme le carême, on a oublié les pogroms anti juifs, accusés d'empoisonner l'eau des puits ou de profaner les hosties, on a oublié l'inquisition, on a oublié les livres brûlés pour hérésie, la censure des intellectuels. Même les guerres de religion ne sont plus qu'un mot abstrait (sauf en Irlande), même si des films comme la Reine Margot ont mis des images et des sons sur ces mots. L'esprit de tolérance ne fait pas partie de l'histoire de l'Europe avant la deuxième guerre mondiale. La tolérance, il ya des maisons pour ça aurait dit Claudel à Jules Renard en 1900.

Une bonne cohabitation religieuse ne semble possible que lorsque la religion reste du domaine privé. Chacun est libre de penser ce qu'il veut chez lui. Pour que les croyants ne se sentent pas offensés dans leurs croyances et pour que les laïcs non croyants, agnostiques ou athées puissent s'exprimer librement, nos sociétés laïques devraient peut-être réaffirmer une sorte de contrat social pour une coexistence pacifique. Mais quel contrat social ? Peut-être les croyants les plus modérés devraient être plus actifs vis-à-vis des croyants les plus intransigeants pour faire baisser le niveau de sensibilité au blasphème. Mais, dans tous les cas, il reste à définir concrètement ce qu'est le respect des religions. Bon courage à ceux qui tenteront cette définition à géométrie variable.

moise_michel_ange.jpg - Moïse de Michel Ange

Petite question innocente : est-ce un problème que des personnes soient choquées par les actions ou les paroles d'autres personnes ? Je suis régulièrement choquée par certaines paroles ou certains comportements mais je ne prends pas mon fusil, je ne cherche pas à protester avec violence, je ne laisse pas mon émotif m'envahir pour commettre des actes qui troublent l'ordre public. Les croyants ne peuvent-ils pas être choqués par les attitudes ou les paroles des non croyants et vice versa ? Le droit au désaccord n'est-il pas indispensable dans les relations humaines ? Le problème devient alors simple : quand il y a trouble à l'ordre public, la loi est là pour sanctionner, indépendamment des notions trompeuses de respect ou de blasphème.

* Code pénal d'Alsace et Moselle, article 166

Celui qui aura causé un scandale en blasphémant publiquement Dieu par des propos outrageants ou aura publiquement outragé un des cultes chrétiens ou une communauté religieuse établie sur le territoire de la Confédération et reconnue comme corporation, ou les institutions ou cérémonies de ces cultes ou qui, dans une église ou un autre lieu consacré à des assemblées religieuses, aura commis des actes injurieux et scandaleux, sera puni d'un emprisonnement de trois ans au plus.

Même point de vue, mais une autre façon de le dire : Echange et confrontation d'idées.