La tomate, produit de saison, vient d'Amérique centrale et pourtant, on la considère comme un légume typique de la Méditerranée. Voici un extrait de mon livre "La Méditerranée à table, une longue histoire commune" (toujours en recherche d'éditeur) :

La tomate fait tellement partie de la "triade méditerranéenne" que seuls les initiés en histoire culinaire savent que ce légume/fruit n’est pas né en Méditerranée. La tomate me fait penser à ce petit Napoleone di Buonaparte, né le 15 août 1769 dans l’île de Corse, appartenant alors aux Génois. Puis la Corse est devenue française et Bonaparte est devenu Napoléon 1e, empereur des Français. Il a voulu ensuite conquérir toute l’Europe. Sans l’opposition de la "perfide Albion", il aurait peut-être réussi ce challenge. La tomate est un Napoléon qui a réussi, ce qui lui permit de conquérir le monde !

Combien de plats traditionnels ont succombé à son charme ? La tomate devrait recevoir un oscar de la parfaite intégration, car elle a même réussi à se faire recenser comme "produit du terroir" dans plusieurs pays : elle est Marmande ou Montfavet en France, Napoli, Roma, Bolzano ou Costoluto genovese en Italie. Dans ce pays, elle bénéficie même du label IGP (indication géographique protégée) ! Sont concernées la tomate grappe de Pachino, à l’extrême pointe sud de la Sicile et la tomate allongée de San Marzano, cultivée entre Naples et Salerne, dans la vallée du Sarno et conditionnée pelée pour la conserve.

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Et son empire ne se réduit pas aux modestes dimensions de Mare Nostrum. On le retrouve dans toute l’Europe, en Afrique, en Asie, en Amérique.

L’invasion de la tomate est une réalité. Elle a complètement modifié la cuisine traditionnelle des pays de la Méditerranée. Stéphane Yérasimos dans Les Ottomans à table écrit : Nous pouvons affirmer sans crainte que l’utilisation massive de ces produits (il parle des tomates, poivrons et piments) appauvrit la grande cuisine ottomane.'

Pour vérifier cette invasion, faites un simple test : prenez un livre de cuisine qui présente des recettes méditerranéennes, par exemple Cuisine des pays méditerranéens de Lucienne Moatti-Darmon, un petit livre, d’une édition grand public, vendu dans les supermarchés. C’est la tante de l’acteur et humoriste Michel Boujenah. Elle a vécu en Algérie, dans une culture cosmopolite où musulmans, juifs et chrétiens cohabitaient dans une harmonie culinaire oubliée. Elle a été rapatriée à Marseille, où elle a rencontré d’autres femmes de la Méditerranée. Son livre présente une sélection de 265 recettes salées, simples à réaliser, originaires de France provençale, d’Italie, d’Espagne, du Maghreb, d’Égypte, d’Israël, du Liban et de Turquie. 40% des recettes contiennent de la tomate. Prenez un livre d’une édition plus luxueuse, avec des recettes gastronomiques réalisées par un jeune chef créatif libanais et écrit par la femme de l’écrivain Amin Maalouf, Andrée, Cuisine libanaise d’hier et d’aujourd’hui. 32% des recettes salées contiennent de la tomate. Vous n’êtes pas encore convaincus et vous voulez un autre exemple ? Fatéma Hal, ethnologue et cuisinière marocaine, du célèbre restaurant La Mansouria à Paris, a écrit une véritable encyclopédie de la cuisine marocaine : Le grand livre de la cuisine marocaine. Elle propose 64 variations de l’antique recette de couscous : 33% des recettes comportent de la tomate. 48% des recettes de soupe sont confectionnées avec de la tomate. Un dernier exemple ? Les recettes à la provençale.

A la provençale

Tout le monde vous dira (y compris le Larousse gastronomique) qu’un plat à la provençale contient de l’huile d’olive, de l’ail, des herbes aromatiques… et de la tomate !

A la provençale est une expression qu’on retrouve à partir du 18e siècle dans les livres français de recettes. Au 17e siècle, la cuisine provençale n’est pas séparée de la cuisine italienne par les voyageurs originaires des régions plus septentrionales et les livres de cuisines n’en parlent pas. Au 18e siècle, à partir de 1708, à la provençale indique des recettes avec persil, huile (mais il n’est jamais précisé qu’il s’agit de l’huile d’olive !) ou beurre, citron ou bigarade, olives, anchois ou câpres. En 1740, paraît Le cuisinier gascon, un livre de cuisine écrit par un grand seigneur amateur de cuisine, se faisant passer pour son cuisinier : le prince de Dombes. Il propose une recette d’aloyau à la provençale avec jambon, lard, anchois, huile, fines herbes et jus d’orange. L’historien Patrick Rambourg a compté 22 recettes à la provençale dans la Suite des Dons de Comus, un livre de cuisine que François Marin a écrit en 1742. Maître d’hôtel du Maréchal de Soubise, ce cuisinier était protégé par Mme de Pompadour. C’est un adepte de la "nouvelle cuisine", terme lancé en 1742 dans le Nouveau traité de cuisine par Menon, un autre cuisinier du siècle des Lumières. Par exemple, la sauce à la Provençale chaude de Comus est une sauce à base d’herbes aromatiques (persil, ciboule, échalotes, ail, rocambole) revenues dans beurre et huile auxquelles on ajoute eau, citron et poivre, avec une liaison très médiévale à la mie de pain. Dans toutes ces recettes "provençales", la tomate n’est pas encore présente.

Au 19e siècle, la cuisine provençale se différencie plus nettement de la cuisine italienne. Elle apparaît enfin comme une cuisine à part entière, avec des restaurants s’affichant comme provençaux. Le restaurant des Trois frères provençaux est le premier restaurant parisien dont la notoriété est basée sur l’ "exotisme" de la cuisine provençale. Trois frères venus de la Durance en 1786 ont fait découvrir aux Parisiens la bouillabaisse et la brandade de morue, ainsi que des plats à la provençale. Le 14 juillet 1790, pour le premier anniversaire de la prise de la Bastille, appelé la fête de la Fédération Nationale, les députés et délégués des 83 départements français se retrouvent au Champ de Mars pour commémorer cet anniversaire, en présence du roi Louis XVI, de la reine Marie Antoinette et du général de La Fayette. 260.000 Parisiens se joignent à la centaine de milliers de fédérés. Parmi eux, des fédérés provençaux.

On dit que ces provençaux auraient exigé des plats à base de tomate et que le restaurant les Trois frères provençaux aurait été le premier à mettre les tomates à leur carte. En réalité, la tomate fait une entrée timide et non systématique et au début du 19e siècle, à la provençale désigne encore des recettes avec ail, persil et huile d’olive.

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Plants de tomates Saint Pierre, juillet 2012

Mais l’arrivée de la tomate se fait en douceur. Le premier livre de "cuisine du midi" est Le Cuisinier Durand, écrit 1830, par Charles Durand, un cuisinier né à Alès et qui s’établit comme restaurateur à Nîmes en 1790, après avoir travaillé comme cuisinier en Languedoc et en Provence. Il propose uniquement quatre recettes avec des tomates : une recette de base de purée de tomate, deux recettes de riz et de pâtes accompagnés de la purée de tomate, et une "sauce aux tomates ou Pommes d’amour", réalisée à base de jambon, viande, oignon, carotte, céleri et tomates. En réalité, on retrouve un nombre réduit de recettes purement provençales ou languedociennes dans la cuisine de Charles Durand : une moutarde à la provençale, qui est une sorte d’aïoli, des artichauts à la provençale, deux brandade de morue, deux "bouil-abaïsses", une tourte aux anchois, un croquant en nougat, deux recettes d’aubergine, quelques recettes de haricot et de fèves, une garbure…

Jean-Baptiste Reboul, en 1897, écrit La cuisinière provençale. En fait moins de 10% des recettes sont d’origine provençale. Peut-être parce que Reboul, avant d’être un cuisinier provençal est avant tout un cuisinier maîtrisant la cuisine classique : il a travaillé en Suisse, à Monaco, au Carlton de Cannes et à l’hôtel d’Orsay à Paris. Le fait d’être né dans le Var et de publier à Marseille ne l’empêche pas de faire avant tout une cuisine bourgeoise. Par exemple, la bouillie à la farine de maïs ou de pois chiche est jugée par lui un mets très vulgaire de la cuisine des campagnes, qu’il donne à titre documentaire ! A l’époque, un bourgeois ne se mélange pas avec un paysan ou un ouvrier. L’époque médiévale où l’on pensait qu’un seigneur ou un grand bourgeois avait un estomac trop délicat pour certains mets réservés au peuple n’est finalement pas si loin que cela en cette fin du 19e siècle.

Malgré tout, Reboul, dans la 7e édition, voulant faire plaisir à Frédéric Mistral, décide de regrouper dans un chapitre 24 plats annoncés comme provençaux (bouillabaisse, rouille, aïoli, oursinade, soupe de poutine, anchoïade…) et de présenter quelques recettes provençales avec un titre bilingue : eau bouillie traduit en aigo boulido, soupe de pois chiches en soupo de cese, bœuf braisé devient biou a l’estoufado et calissons d’Aix calissoun de-z-Ais. Mais le nougat, la soupe au pistou ou la ratatouille niçoise et un certains nombre de plats à la provençale ne sont pas traduits en provençal. Quant à la tomate, elle est en fait moins fréquente que ce qu’on pourrait penser : elle est réduite en purée ou farcie ou mise en conserve, elle se retrouve dans la ratatouille ou les pieds et paquets marseillais. Le gras-double à la provençale se fait avec de la tomate, comme la soupe au pistou, mais le bœuf en daube provençale ou les côtelettes d’agneau à la provençale n’en ont pas.

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La tomate a donc envahi la Méditerranée, lentement mais sûrement. Elle a transformé la cuisine traditionnelle de chaque pays de la Méditerranée : on ajoute maintenant de la tomate dans le couscous, certains tajines ou la chorba, les pâtes ou l’ossobuco, la paella ou le cocido, la daube provençale ou le pot au feu, l’imam bayildi ou la moussaka. Certains plats nationaux ne pourraient pas se réaliser sans tomate, comme la pizza napolitaine, le taboulé libanais, la ratatouille provençale ou le gaspacho andalou.